Traduction de l’article dans le Marie Claire Brésil, Novembre 2015

On vient d’inaugurer à Paris une exposition qui rassemble les œuvres de quelques unes des collectionneuses d’art les plus puissantes au monde. Découvrez les principales d’entre elles.

Par Adriana Ferreira Silva
Photos Autumn Sonnichsen

L’écrivaine nord-américaine Gertrude Stein affirmait qu’elle préférait acheter des toiles plutôt que des vêtements. L’italienne Miuccia Prada dessine de magnifiques collections, mais consacre son temps libre à imaginer de grandioses fondations artistiques. Les collectionneuses d’art ont coutume de dire que l’activité est aussi jouissive qu’un dressing bien garni. « Quand j’achète une oeuvre je ressens la même émotion qu’à ma première acquisition. Je n’ai jamais rien connu de tel », affirme la française Pascale Cayla, 50 ans. Collectionneuse, directrice d’une agence de communication et de la galerie d’art La Vitrine A.M., à Paris, elle a décidé de rendre hommage aux femmes qui, comme elle, ont des intérieurs regorgeant de toiles, sculptures et installations.

Le résultat est l’exposition Femmes de Têtes, Femmes Esthètes, qui, jusqu’au 11 décembre, dresse un panorama d’art contemporain parmi les œuvres de 12 des plus influentes entrepreneuses et figures exécutives de la planète.

Sont exposées des travaux féministes telles que des aquarelles de l’anglaise Magaret Harrison, qui représentent des pin-ups en lingerie prises entre des tranches de pain, tel un sandwich, ou le portrait d’une musulmane morte, tenant une arme, photographiée par Shirin Neshat.

Minoritaires dans le métier – en France, les hommes constituent 73 % des collectionneurs -, elles n’ont pas coutûme d’ébruiter leurs acquisitions. « Les femmes qui assument des positions de leaders érigent un rempart autour de leur vie personnelle », explique la commissaire. Ici, nous abattons cette muraille.


Pascale, l’entrepreneuse pionnière

Pascale Cayla est conceptrice de l’exposition des collectionneuses. Elle a grandi au milieu des objets design de son père et les vêtements de haute couture de sa mère – directrice de la première boutique Sonia Rykiel à Paris -, elle aime travailler dans l’art. À 25 ans, je me suis éprise d’une toile post-cubiste d’André Lhote et j’ai utilisé toutes mes économies pour l’acheter. J’ai commencé, alors, à passer du temps à Drouot[salle de ventes parisiennes] ou approfondissant ma connaissance du milieu. » Ce qui séduisit le plus Pascale fut la proximité avec les artistes. « J’ai fondé un club pour apporter du soutien aux artistes, qui devinrent des amis », dit elle. Aux côtés de sa sœur, Virginie Epry ; elle a ouvert une agence de communication qui relie les entreprises aux artistes, puis La Vitrine A.M, où elle organise des expositions. Pascale, elle-même collectionneuse, investit des fonds en soutien de musées, de créateurs ou pour acquérir de nouvelles œuvres qu’elle conserve chez elle(photo). La sculpture hyper-réaliste d’une femme, réalisée par la japonaise Tomotaka Yasui, est l’une d’entre elles. « Nous avons négocié pendant six mois. Lorsque nous avons finalement acheté, nous avons passé trois jours avec Tomotaka, le temps nécessaire pour qu’elle monte la pièce. Cette sculpture est devenue un véritable membre de la famille », dit elle, sourire aux lèvres.

Isabelle, la collectionneuse indépendante

La française Isabelle Capron, 56 ans, présidente de la griffe de mode chinoise Icicle, a grandi dans l’art. Sa famille, d’origine arménienne, l’a initié à ce monde. « Mon père collectionne des peintures post-impressionnistes. Ma mère était issue du monde de la mode car ma grand-mère était à la tête de la plus importante maison de haute-couture de Beyrouth, au Liban. » A 14 ans, Isabelle a vêcu ce qu’elle décrit maintenant comme son premier « choc esthétique émotionnel », au cours d’une exposition du peintre américain Mark Rothko, au musée d’Art Moderne de Paris. Mais c’est à 30 ans, qu’elle a acheté sa première œuvre, un ensemble de toiles du français Antoine Perrot, concluant qu’être collectionneuse était une conquête féminine. « L’œuvre était onéreuse et je me souviens comme si c’était hier du moment ou j’ai signé le chèque », décrit elle. Le plaisir de s’offrir des toiles persiste. Elle revendique toujours la règle de « l’amour au premier regard » pour aggrandir sa collection d’environ 30 pièces. Professionnelle à succès, elle a occupé de hauts postes dans le domaine de la publicité, s’occupant de l’image de marques telle que Lanvin. Juqu’au jour où, à 44 ans, elle a abandonné la vie corporative lorsqu’un supérieur lui préféra un homme sous prétexte de sucession. « Je n’ai pas pu accepter la décision et me soumettre à cet homme ». Je n’ai jamais connu pareille situation dans le monde des arts », affirme Isabelle.

Patricia, la discrète CEO

Un souvenir marquant de la française Patricia Barbizet, 60 ans, est celui d’une balade avec sa mère au Musée du Louvre, à Paris, au cours de laquelle elle s’est sentie, pour la première fois, bouleversée par deux œuvres : La Joconde, Mona Lisa(de Léonard de Vinci), « qui, pour une enfant, possède un regard fascinant », et Un enterrement à Ornans, de Gustave Courbet, aujourd’hui dans les collections du Musée d’Orsay. « Une partie de ma famille est originaire d’Ornans alors j’ai senti que la toile était un peu à moi, » Fille d’un producteur de cinéma et d’une artiste peintre, elle aussi est issue d’un milieu artistique. « Mes frères sont devenus des artistes. Je suis l’exception », dit Patricia, qui est directrice générale du groupe Artémis, actionnaire du Groupe Kering, propriétaire des marques Saint Laurent et Balenciaga – et officie toujours comme CEO pour la maison de ventes aux enchères Christie’s. Pour elle, être collectionneuse est un réflexe d’autonomie féminine à tous égards. « Heureusement, le nombre de collectionneuse d’art est en croissante augmentation ».

Catherine, l’aventurière exécutive

Dès lors qu’elle est devenue présidente de la marque française Paule Ka, en février 2015, Catherine Vautrin est considérée comme une des plus puissantes femmes du monde du prêt-à-porter. La marque affiche une rentabilité à hauteur de 50 millions d’euros grâce aux 475 points de vente et 60 boutiques, répartis dans 56 pays. L’avocate de 55 ans, qui a occupé de hauts postes au sein de maisons de haute couture comme Louis Vuitton, Cerruti et Emilio Pucci, est une des pionnières du métier, encore dominé par les hommes.

Son implication dans le monde de l’art est le résultat d’une aventure dans laquelle Catherine s’est lancée il y a 40 ans. Divorcée et mère de deux enfants en bas âge, elle a troqué Paris pour Florence, en Italie, pour assumer la direction d’Emilio Pucci. « Pucci était réduite au rang de petite gamme/marque. Il y avait tout à faire », raconte-t-elle. C’est alors qu’elle rencontre son mari actuel, l’architecte italien Tiziano Vudafieri, qu’elle avait contacté pour dessiner les plans des boutiques de la marque. « J’avais besoin de quelqu’un de talentueux, il dépassa rapidement les limites de son « mandat » original », s’amuse Catherine.

Ce fut lui qui déclencha sa passion pour l’art. Le premier achat que nous avons fait ensemble fut celle de quatre photographies du groupe autrichien Gelitin. Avec son mari, Catherine parcourt galeries, foires et musées européens à la recherche de nouveautés pour sa collection, qui avoisinne les 150 pièces, parmi lesquelles peintures, sculptures, vidéos et installations, réparties entre la belle demeure familiale, à Milan, et un appartement au centre de Paris. « Nous avons des œuvres d’art dans tous les coins. Nous adorerions mettre une installation musicale de la [britannique] Susan Philipsz dans le jardin, à Milan, mais nous craignons la réaction des voisins … »

Outre le fait de décorer la maison avec des œuvres, le couple prête régulièrement des pièces à des fins d’expositions et expose une partie de leur collection dans deux restaurants qu’ils possèdent en partie avec des des amis, au centre de la ville. « Nous n’achetons pas d’artistes très connus. Nous aimons faire des découvertes », indique Catherine.
Qu’elles soient en couples, ou dans le cadre de périple solitaire, toutes ces collectionneuses ont trouvé dans les arts l’inspiration et la poésie pour assumer avec fermeté leur position professionnelle. « L’art est un vrai mode de vie », soutient Catherine. « Parfois, il est spectaculaire. D’autres fois, il est conceptuel, émouvant ou intriguant. Il fait partie de la vie courante bien plus qu’il ne la transforme. »


Adriana Ferreira Silva

Journaliste indépendante à Paris, écrit une colonne et travaille comme correspondante pour le magazine Marie Claire Brésil. Contribue également aux journaux Folha de S. Paulo et Valor Econômico, au magazine VEJA Luxo et à l’UOL (www.uol.com.br), entre autres publications imprimées et on-line brésiliennes. Au Brésil, a travaillé comme éditrice du magazine VEJA São Paulo (www.vejasaopaulo.com.br) et a présenté le programme « VEJA São Paulo recommandé » à la radio CBN São Paulo. De 2000 à 2012, a travaillé au journal Folha de S. Paulo. En cette période, a exercé les fonctions de éditrice du cahier Ilustrada, éditrice du Guia Folha et reporter.